APRES 68 ANS, PERSISTE TOUJOURS LE MAL GUINÉEN OU LE PIÈGE DES SYSTÈMES SANS VERTU QUI FONT STAGNER CE PAYS !

ÉDITORIAL   Par Boubacar SOW (S@int-Scribe)

La Guinée s’inscrit dans l’histoire de l’Afrique de l’Ouest comme une nation pionnière dotée d’immenses ressources. Malgré ces atouts géologiques et culturels exceptionnels, le pays demeure étrangement bloqué dans sa trajectoire de développement. Ce décalage entre potentiel et réalité alimente une crise sociale et économique profonde qui perdure depuis l’indépendance. Au-delà des explications conjoncturelles, ce blocage interpelle les observateurs sur la nature réelle du pouvoir d’État. L’histoire guinéenne est ainsi jalonnée d’espoirs populaires déçus et de promesses d’émancipation non tenues. Comprendre l’origine de ce ralentissement historique exige un examen lucide de ses structures politiques fondamentales. C’est à la lumière de cette trajectoire contrariée qu’il convient d’initier une réflexion globale sur le mal guinéen.

 

LE CONTEXTE DE LA PERPETUATION ET LA REGENERATION DU SYSTEME DU VICE AU FIL DES DECENIES.

Le contexte politique guinéen est marqué par la succession de régimes autoritaires, de transitions militaires et de crises de gouvernance. Ma préoccupation centrale est de chercher à déterminer comment un système vicié s’est perpétué et régénéré au fil des décennies. Je m’interroge sur les raisons pour lesquelles la rhétorique du changement débouche invariablement sur les mêmes dérives. Je suggère que l’autoritarisme, l’ethnocentrisme d’État et l’impunité constituent le moteur triparti de la stagnation. Ces trois facteurs combinés neutralisent les institutions républicaines et confisquent l’État au profit d’intérêts claniques. L’objectif de ma réflexion est de démontrer la relation directe de cause à effet entre ces vices et le sous-développement. Il vise enfin à offrir une lecture critique pour briser le cercle vicieux de la reproduction du pouvoir autoritaire.

 

LES FACTEURS VICIÉS COMME CAUSES DE LA STAGNATION

 

Autoritarisme, ethnocentrisme et insécurité institutionnelle

Selon ma conception il existe une corrélation mécanique entre les vices du système politique et les principes de la stagnation. L’autoritarisme d’État induit d’abord la défiance envers les institutions et la paralysie de la fonction publique. L’ethnocentrisme institutionnalisé produit la fuite massive des compétences humaines et la fragmentation sociale. La politisation des identités communautaires substitue le repli tribal au mérite, dévaluant l’effort et la compétence. Ce climat de division communautaire alimente une instabilité sociale récurrente et une violence politique chronique.

Ruine économique, impunité et désinvestissement

L’ethnocentrisme économique entraîne directement la ruine des filières de production traditionnelles et l’agrobusiness local. La prédation ciblée des ressources et l’injustice spatiale des investissements accentuent la pauvreté régionale. L’impunité judiciaire constitue l’indicateur clé de la fuite des capitaux et du désinvestissement privé. Une justice politisée détruit la sécurité juridique requise pour l’implantation et le développement d’entreprises durables. La dégradation continue des services publics et l’absence de redevabilité pérennisent ainsi le sous-développement national.

 

 LES PREUVES…

L’autoritarisme unipartite de la Iᵉʳᵉ République et l’étouffement intellectuel

La documentation historique et contemporaine fournit des preuves matérielles indiscutables de ces liens de causalité. L’autoritarisme unipartite de la Iᵉʳᵉ République a d’abord supprimé la presse libre, interdit les partis et banni tout pluralisme. La répression ciblée des intellectuels, illustrée par l’exil forcé de Camara Laye à Dakar, a initié l’amputation culturelle du pays. Les purges politiques successives de 1961 à 1969 ont frappé sans distinction les syndicalistes, les militaires, les enseignants et les commerçants. Cet étouffement de la liberté de pensée a conduit à la fermeture d’espaces de débat et au ralentissement de la vie intellectuelle.

 

L’institutionnalisation de l’ethnocentrisme et l’amputation des compétences (1976)

L’ethnocentrisme d’État s’est formalisé lors du discours radiodiffusé prononcé par Sékou Touré le 22 août 1976. Ce tournant communautaire explicite a désigné toute une population comme cible prioritaire de la machine répressive du PDG. Des décrets officiels ont instauré des quotas académiques stricts, entraînant l’éviction massive des cadres peuls des fonctions publiques. La suspension du recrutement d’élèves et l’interdiction de bourses d’études à l’étranger ont durablement bloqué la formation des élites. La politisation des structures locales et la marginalisation des chefferies traditionnelles ont déstructuré les équilibres sociaux ruraux.

 

La spoliation économique, la terreur d’État et la dépopulation par l’exil

Sur le plan économique, le prélèvement annuel obligatoire de 20 % du bétail au Fouta a méthodiquement décimé l’élevage traditionnel. Cette spoliation pastorale et la fermeture des frontières commerciales ont ruiné les éleveurs et déstructuré l’économie régionale. L’impunité institutionnalisée s’est traduite par des condamnations arbitraires, des procès expéditifs et des tortures généralisées au Camp Boiro. La pratique de la « diète noire » a provoqué la mort de figures majeures, dont Ibrahima Diallo Telli, premier secrétaire général de l’OUA. Cet environnement de terreur d’État a causé l’exil forcé de près de deux millions de Guinéens, vidant le pays du tiers de sa population. La perte massive de ces ressources humaines qualifiées a durablement affaibli les capacités administratives et techniques de l’État.

 

La perpétuation des réflexes autoritaires et de l’impunité sous les régimes récents

Pour la période contemporaine, les rapports d’études documentent la persistance néfaste de la logique partisane du « c’est NOUS ». Les écrits récents démontrent que la politisation des forces de sécurité sous les régimes successifs entretient le sentiment d’injustice. L’absence de réparations mémorielles et de justice transitionnelle impartiale réouvre sans cesse les plaies des exactions passées. Le retrait récent du passeport du leader politique Cellou Dalein Diallo illustre la continuité d’un acharnement d’État contre l’opposition. Les arrestations d’acteurs de la société civile et les restrictions de libertés sous la transition confirment ce réflexe autoritaire. L’éviction de l’ancien premier ministre Sidya TOURE de son domicile, l’interdiction de son parti, le contraignant à l’exil, le retrait de son passeport, et finalement sa disparition récente sont une illustration palpable. Les fermetures de médias et le contrôle des communications entravent à nouveau l’émergence d’un espace public démocratique. Ces incertitudes politiques et juridiques à répétition découragent les investissements industriels majeurs et freinent les projets structurants. L’asphyxie financière des acteurs économiques indépendants et le blocage des institutions d’arbitrage pèsent sur l’emploi des jeunes. La persistance de ces pratiques coercitives et sélectives entretient la méfiance des citoyens et fragilise la cohésion nationale. Les archives et rapports d’experts confirment ainsi que ces dérives viciées causent directement le retard historique de la Guinée.

 

POUR FINIR…. LA GUINEE, PAYS DE PARADOXE ?

En conclusion, la stagnation de la Guinée est la conséquence directe d’un système vicié par l’autoritarisme, l’ethnocentrisme et l’impunité. Tant que la justice restera sélective et la citoyenneté subordonnée aux clivages claniques, le simple renouvellement des dirigeants échouera. A partir de là, un constat apparait à la lueur de notre reflexion : la guinée présente des contraires. Il y a l’écart béant entre l’immensité de son potentiel national et la médiocrité de sa gouvernance institutionnelle. Il existe encore un autre   grand écart permanent entre la grandeur du discours patriotique et la réalité des pratiques oppressives et de division, et enfin la situation d’une nation pionnière des indépendances et pourtant gorgée d’immenses richesses qui demeure bloquée dans la pauvreté ne s’explique pas ! Ce constat débouche sur une interrogation fondamentale : pourquoi la Guinée est-elle, par excellence, le pays du paradoxe ? Dans ma prochaine réflexion je tenterai d’expliquer les causes de ce paradoxe, comment ce paradoxe se manifeste concrètement sur les structures étatiques et les structures socio-économiques du pays et surtout comment dépasser ce paradoxe qui exige de transformer l’élan nationaliste en une refondation vertueuse et impartiale de l’État de droit.

Suite de cette reflexion dans l’editorial de la semaine prochaine.

 

Par Boubacar SOW (S@int-Scribe).

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